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Dry January

Des constructions
Épisode 05

Janvier, c’est le moment des bonnes résolutions. Chaque année on entend, de-ci de-là, des affirmations que “cette année je vais calmer ma consommation d’alcool” et cette résolutions se manifeste par l’adoption d’un mois sans alcool : le dry january ou autre tournée minérale.

L’intention de ce podcast est d’éveiller (ou réveiller) en vous des questions. Afin de permettre une accessibilité et une inclusivité maximales, vous trouverez ci dessous l’intégralité du script de l’épisode. Même si je vous invite évidemment à l’écouter si possible.
En bas de page vous trouverez une liste des ressources que j’ai consultées lors de l’écriture de cet épisode ainsi que des recommandations diverses que j’aimerais vous faire sur le sujet afin d’éventuellement compléter votre compréhension de celui ci.

Transcription de l'épisode

Nous voici en janvier. Cette nouvelle année qui commence, c’est aussi le moment des bonnes résolutions. 

J’attendais depuis le lancement de ce podcast de pouvoir vous parler du sujet qui va nous occuper ce mois-ci. C’est une chose qui fait partie de ma vie depuis bientôt 22 ans, soit plus de la moitié de ma vie. Car aujourd’hui, nous allons parler de l’alcool. Ou plutôt des conséquences de son absence. 

Il y avait plusieurs angles d’approche faciles pour moi afin de vous parler de l’alcool ! 

J’aurais pu aborder le dommage collatéral. J’ai grandi avec un père alcoolique qui consommait quotidiennement, et l’alcool le rendait tout sauf joyeux, croyez-moi. 

J’aurais pu parler de la tristesse que provoque la perte d’un ami, mort sur la route du d’un retour après une soirée trop arrosée. La sensation qu’on ressent lorsque l’on reçoit ce coup de fil d’une ancienne camarade de classe pour l’annoncer alors que nous n’avions que 18 ans. 

Mais je n’ai pas l’intention de vous parler d’alcoolisme. C’est un sujet très complexe… C’est une maladie. Je ne vais même pas tenter de définir l’alcoolisme ici d’ailleurs, même si je vous ajouterai des liens dans les notes car on a souvent tendance à minimiser notre consommation d’alcool et quand elle devient symptomatique. 

En cette période de pandémie, lors des confinements, nombreuses sont les personnes qui ont trouvé un refuge face à l’isolement dans l’alcool. C’est compréhensible au vu de la situation. Mais alors que l’été dernier tout le monde (ou presque) voyait le retour des terrasses comme un retour à la liberté… alors que tout le monde (ou presque) célébrait le retour des apéros… je dois bien avouer que j’ai été tenté de pousser un timide “meh…”.

Non, je ne vais pas vous parler de ce que boire de l’alcool représente. J’en suis bien incapable. Ni même des dérives, effets de bord et autres problèmes potentiels qui en découlent parfois. C’est un sujet différent.

Ce dont j’ai envie de vous parler, c’est bien du choix de ne pas boire d’alcool, et des impacts que cela a sur les interactions avec les autres. Et j’en sais quelque chose… Je n’ai pas été ivre depuis 22 ans, un jour d’avril en l’an 2000. Il m’est bien arrivé, lors des quelques années qui ont suivi, de boire un peu d’alcool, à de très très rares occasions, mais sans jamais dépasser un verre unique. Mais la réalité de mes désirs a bien fini par s’imposer et je n’ai pas bu une seule goutte d’alcool depuis 2017.

Je n’ai eu aucun mal à arrêter l’alcool, et pour cause ; je n’avais aucun problème d’addiction. 

C’est juste qu’un jour j’ai compris pourquoi je buvais de l’alcool ; par convention sociale et désir d’appartenance au groupe. Cette raison ne m’a paru ni suffisante, ni satisfaisante. Alors j’ai décidé d’arrêter. Et plus on a tenté de me convaincre du contraire, plus ce choix m’a paru raisonné.

Ce qui a été compliqué, par contre, c’est bien d’affronter l’incompréhension et l’insistance des autres. Et vous n’imaginez pas à quel point elle peut être constante et pernicieuse si vous n’avez jamais pris la décision de vous y confronter.

L’alcool est un tel marqueur social que nous nous l’offrons en cadeau ! 

Vous n’avez pas idée du nombre de bouteilles de vin que je me suis vu·e offrir par des invité·e·s. 

Vous n’avez pas idée du nombre de gobelets de bière que des spectateurs (et je ne suis pas inclusif sur le coup car ce n’étaient que des hommes) ont tenté de me mettre dans les mains, presque de force, alors que je descendais de scène après un concert. 

À combien de dégustations d’alcool, bière ou autre, ai-je été exposé·e dans les allées des supermarchés? Parfois même à 11h du matin ! 

Ne parlons pas des colis apéro reçus pendant le Covid pour les fêtes d’entreprise sur Zoom… 

Les exemples ne manquent pas…

Mais… et si j’étais alcoolique ? 

Si j’étais abstinent·e et qu’on me jetait allégrement de l’alcool dans les mains, très régulièrement et sans mon consentement ? 

C’est inadmissible et sans la moindre considération. 

On présume que chaque personne un peu correcte aime forcément l’alcool. 

Après tout, c’est à ça qu’on reconnaît un bon vivant non ? 

C’est pourquoi, souvent, lorsqu’on est invité·e, au moment de l’apéro on a le droit, si on ne consomme pas d’alcool, à de l’eau ou « un truc qui traîne dans le frigo ». 

Je n’en peux plus d’entendre les stéréotypes genrés… façon « boire comme un homme ». Si la personne qui marque le refus est une personne à utérus, automatiquement, on va s’inquiéter de savoir si elle est enceinte, comme si c’était la seule raison possible et acceptable. Je me demande même si mon rejet de l’alcool n’était pas un signe précurseur de mon rejet du genre, dont je vous parlais dans le premier épisode. 

Ce dont je peux vous parler, c’est de la sensation de vide et d’isolement qu’on ressent dans la vacuité d’une soirée hautement alcoolisée. On est contraint·e de choisir ses soirées avec parcimonie et il faut savoir s’avouer vaincu·e et déserter la soirée quand elle tourne à la beuverie.

C’est la colère qu’on ressent quand on entend, encore une fois, une personne utiliser l’alcool pour excuser ses comportements détestables. Car celui ou celle qui a bu oublie ce qui se passe lors d’une soirée trop arrosée, elle oublie ce qui se dit, mais la personne sobre, elle, n’oublie rien. On est alors obligé·e de passer au-dessus de certaines choses ou choisir de s’éloigner.

On ajoute la frustration de voir cette personne qui, pourtant, se sait ingérable une fois ivre, se saouler et abuser sans remords. 

Mais c’est aussi voir des personnes fragiles dont d’autres semblent décidées à abuser, que ce soit juste pour les ridiculiser, voire pour bien pire. Une responsabilité de veiller au grain quand tout le monde semble déconnecté. 

C’est être le ou la rabat-joie, à qui l’on dit  « tu vas quand même pas me laisser boire tout seul !  » car merde, l’alcool c’est un truc social non ? 

Nous voilà au point central du problème. L’alcool, c’est un lubrifiant social. C’est un masque que l’on porte. L’alcool c’est une injonction. On nous la jette au visage constamment, que ce soit au cinéma, dans les séries, dans l’hypocrisie des pubs qui nous invitent à la modération…

Mais pourtant croyez-moi… quand on a refusé autant de verres que moi, on comprend bien que le souci est ailleurs. 

Quand je refuse un verre, malgré l’insistance à laquelle je peux faire face, c’est comme si je signifiais à l’autre qu’iel a un problème. Comme si ce refus était une accusation déguisée. Et cela… c’est pas si simple à encaisser. Voir une personne refuser de se plier à une convention sociale, cela dérange toujours. Comme si on cassait un contrat moral auquel nous sommes toustes tenu·e·s de souscrire. On se demande “pourquoi non ?” “Si iel dit non, c’est qu’iel doit penser que je fais quelque chose de mal !”… la sensation d’être jugé·e s’installe alors qu’elle n’a pas forcément de réalité. 

Je ne juge pas vos choix, chacun et chacune est libre de consommer de l’alcool dans les limites qui lui semblent justes. Je n’ai même rien contre les soirées prévues pour être des beuveries, je m’en tiens juste à l’écart. 

Non, ce qui m’ennuie réellement, c’est qu’on remette constamment mes choix en question, qu’on ne demande aucun consentement avant de mettre de l’alcool entre les mains de personnes pour qui cela représente potentiellement un problème, comme si tout cela était normal.

L’alcool doit évidemment rester un choix personnel, n’en faisons pas une obligation à peine dissimulée.

Alors je vais encore sourire tout ce mois en voyant les tournées minérales et autres dry january se multiplier. Je vais soupirer en voyant les commentaires moqueurs qui en résulteront. 

Mais, s’il vous plaît, si votre histoire ou anecdote commence par  « faut que je te raconte, on était complètement défoncés…  » alors épargnez-nous la gêne, à vous comme à moi : elle ne m’intéresse pas et je ne vous écoute déjà plus.