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Moi, je pourrais pas

Des constructions
Épisode 02
Les sujets que je compte aborder au fil des épisodes à venir peuvent être source d’incompréhension. Parfois même de jugement. Alors avant de m’y attaquer j’avais envie de prendre le temps de me demander pourquoi?
L’intention de ce podcast est d’éveiller (ou réveiller) en vous des questions. Afin de permettre une accessibilité et une inclusivité maximales, vous trouverez ci dessous l’intégralité du script de l’épisode. Même si je vous invite évidemment à l’écouter si possible.

Transcription de l'épisode

Alors que je préparais la longue liste des sujets que je désire aborder dans les prochains épisodes, une évidence m’est apparue. Je devais d’abord enregistrer celui-ci. Bon nombre d’épisodes à venir nécessitent une posture adéquate.

Il est courant, lorsque nous sommes confronté•e•s à des modes de vie différents des nôtres, d’en venir à affirmer que « Moi, je ne pourrais pas! ».

Comme si la seule évocation qu’il existe des modes de vie autres que les nôtres était une formelle remise en question de nos propres choix. Une accusation malvenue. Une sensation de malaise qui dérange sans qu’on sache pourquoi.

Alors, évidemment, il est totalement sain et même très bienvenu de s’interroger sur la pertinence d’appliquer certains choix ou d’adopter certains modes de vie.

La remise en question est recommandée, mais ce dont j’ai envie que nous parlions est assez différent. Il s’agit de la réaction spontanée et tranchée, aux limites de la répulsion. L’avis non sollicité. Avec ce ton que vous connaissez bien. « Moi je ne pourrais pas » ou « Je ne sais pas comment tu fais ».

Et je l’ai dite bien trop souvent cette phrase.

Sans penser à mal.

Car malgré ma supposée ouverture d’esprit, certains choix me paraissaient manquer de mesure, semblaient peu viables ou ne « s’inscrivant pas dans le “réel” ».

Je la pense probablement encore parfois, même si j’essaie de veiller à ne plus l’exprimer. Mais personne n’est parfait•e. À commencer par moi.

Mais alors, pourquoi est-ce qu’on en fait quelque chose de personnel ?

À quel moment cela devient-il à propos de nous ?

Ce qui se cache derrière cette phrase, c’est une pernicieuse et mal déguisée forme de jugement. Parfois de l’envie également.

Alors que j’étais enfermé•e dans un modèle qui, je le sais aujourd’hui, ne me convenait pas, voir des personnes briser les conventions sociales auxquelles je m’efforçais d’obéir malgré moi me frustrait énormément. Voir des personnes heureuses en dehors des constructions qui, je le pensais, permettent de garder notre monde intact me paraissait comme une façade.

C’est incroyable de réaliser cela aujourd’hui. Ces façades que je pensais les voir arborer, c’est bel et bien moi qui en usait si aisément. J’en abusais même. Comme je vous en parlais dans le premier épisode, je souffrais de cette assimilation de force à ce que je n’étais pas.

Et cela ne concernait évidemment pas que le genre, nous en parlerons longuement dans de nombreux épisodes qui suivront.

C’est bien la raison pour laquelle cet épisode est si important maintenant. Certains sujets vous concerneront et vous abonderez dans mon sens. Mais quand ce ne sera pas le cas, je compte beaucoup sur notre capacité à prendre de la distance et juste écouter un ressenti différent. Surtout lors d’échanges sur les réseaux sociaux.

Je suis certain•e qu’à l’écoute de ceci, beaucoup d’entre vous (une écrasante majorité même, sans aucun doute) reconnaîtront leurs propres réactions, passées ou présentes. Car on ne s’en échappe jamais vraiment je pense.

J’ai appris doucement à identifier les moments où je tombe dans ce biais et à essayer de les éviter autant que possible, même si je dois parfois me faire violence pour rester dans une posture de recul sur mes émotions. M’arrêter, respirer, et me poser la question qui fâche : « Est-ce à propos de moi ? » et celle qui va de pair « Est-ce qu’on attend de moi que j’en fasse autant ? »

Soyons réalistes, dans la majorité des cas, la personne en face de nous n’attend rien de plus de nous que d’être respectée pour qui elle est et qu’il en soit de même concernant ses choix, souvent éclairés.

Nous réagissons parfois comme cela concernant des choix qui remettent en question les nôtres car nous avons du mal à imaginer des choix raisonnables en dehors de ceux-ci. Parfois, au contraire, nous sommes nourris par une de l’envie en voyant des personnes s’autoriser ce que notre société ostracise. Ce que nous n’osons pas faire nous-mêmes parfois. Il est même difficile de réussir à bien identifier et différencier les deux motivations qui mènent à ce résultat. Combien de fois ne vous êtes-vous pas aperçu·e·s que cette chose qui vous paraissait si éloignée de vous était en fait exactement ce dont vous aviez envie ? Ce dont vous aviez besoin ?

Alors j’essaie de garder la tête froide. De relativiser. De prendre de la distance pour mieux pouvoir me rapprocher ensuite.

Je pense que c’est la même dynamique qui permet d’ailleurs d’aider au mieux nos proches. J’ai constaté souvent, chez moi-même et chez d’autres, ce désir d’être le héros ou l’héroïne qui accourt à la rescousse. Peu importe si cette aide est désirée ou non d’ailleurs. Se voir dans la confidence d’un problème qui ne nous concerne en rien nous inspire cette impression qu’on nous a donné une mission. Et que nous n’avons pas d’autre option que de l’accepter et l’accomplir. Pourtant il n’en est souvent rien…

Identifier le moment où la confidence et l’appel à l’aide se confondent est une fois de plus difficile ! Alors avant de me lancer à bras le corps dans des conseils et actions non sollicités, avant de faire des problèmes de mes proches les miens, je m’efforce de ne pas oublier de poser cette question si simple : « Est-ce que tu veux mon aide ou as tu juste besoin d’être écouté•e ? Et si tu veux mon aide, comment puis-je faire? ». Cela semble idiot et évident, mais cela ne l’est pas. J’ai failli souvent. Je le ferai probablement encore parfois, malgré ma vigilance. Mais je m’efforce de m’améliorer. Du moins, je l’espère.

Un autre exemple assez parlant de ce biais à toujours vouloir nous faire sujet de chaque interaction me vient d’ailleurs à l’ esprit. Un autre biais qu’il va d’ailleurs être nécessaire de garder à l’œil au fur et à mesure que nous développerons les différentes thématiques et questionnements que je projette.

Ce biais, c’est de refuser de voir la portée d’une accusation qui dénonce un système injuste et essayer de le redescendre au niveau de l’individu.

C’est quand nous entendons un « Not all men », drapé dans son indignation d’imaginer chaque homme désigné personnellement et particulièrement par l’accusation « Men are trash ».

C’est quand nous entendons « All lives matter » scandé en réponse au « Black lives matter », feignant ainsi l’incompréhension en sous-entendant que ce slogan vise à diminuer l’importance de toutes les autres vies quand une communauté demande simplement la base : que leurs vies pèsent aussi lourd dans la balance que les autres alors que ce n’est clairement pas le cas.

C’est quand on entend un « il y en a des bien » en réponse à l’affirmation ACAB : « All cops are bastards ». C’est nier que l’institution policière elle-même pose problème et écrase à ses dépends toute personne bienveillante qui en rejoindrait les rangs.

Nous vivons dans un système qui écrase les individus et il est crucial de pouvoir le condamner. Cela tient même du devoir. Et cela ne peut passer que par des accusations qui nomment ce système et pas en ciblant des individus particuliers.

Rassurez-vous, ces sujets et bien d’autres adjacents, nous aurons tout le loisir de les questionner plus longuement et individuellement dans des épisodes dédiés. Mais il était important d’établir de façon générale l’angle d’approche que je vais privilégier.

Le prochain épisode parlera de relations et de comment on peut aimer différemment. Rien qu’à entendre ceci je suis certain•e qu’il y en a parmi vous qui ont déjà froncé les sourcils.

Mais ça, c’est pour le mois prochain.

D’ici là, je vous dis « à la prochaine »